À PROPOS

Imaginons-nous franchir la porte d'un boudoir. Ressentir le bien-être procuré par cette atmosphère feutrée, propice aux confidences intimes et pourtant tout en pudeur. Ouvrir grand les yeux comme pour mieux s'en imprégner et savourer, simplement, sans attentes... Ralentir. Car si ralentir semble aujourd'hui un luxe, c'est pourtant la promesse de fragiles instants de grâce au sein d'une vie en perpétuel mouvement. Partager, le temps d'un instant, quelques mots jetés à la volée. Les miens, mais aussi les vôtres.

La jeune fille et la baleine

janvier 20, 2020

Inspirés de la sagesse du peuple animal, les contes médecine invitent à ouvrir notre regard sur les enseignements que nous offrent les animaux. Considérée comme la gardienne des mémoires de la Terre, la baleine invite à nous plonger dans nos propres profondeurs.

Baleine animal totem

Jade posa son sac sur le sable fin et s'assit.

Une brise légère, de celles qui précèdent les grands vents, s'était levée et un léger frisson la parcourut quand elle se dévêtit. Mais elle n'en avait cure, fascinée par le spectacle qui s'offrait à elle. Peut-on vraiment se lasser d'admirer les milliers d'étoiles qui dansent au-dessus de nos têtes ?

Ce soir, elles lui semblaient encore plus nombreuses, comme si elles s’étaient toutes rassemblées autour d’elle. La voûte céleste était d’une clarté rare, déroulant devant ses yeux une voie lactée d’un blanc immaculé. Et la lune… D’une rondeur presque parfaite, elle faisait scintiller la surface de l’eau de mille et un reflets argentés.

Jade resta immobile quelques instants, bercée par le clapotis de l’eau. Cesserait-elle un jour d’aimer les effluves salés des embruns ? Elle poussa un soupir d’aise, jeta un dernier regard à la somptueuse voûte céleste et se leva.

Elle hasarda un premier pas dans l’eau. L’été touchait à sa fin et la mer s’était rafraîchie en à peine quelques nuits. Pourtant, comme chaque soir, elle entra dans l’eau sans hésitation, passés les frissons des premières secondes. Quand elle fut immergée jusqu’au buste, elle s’arrêta.

Ciel, qu’elle aimait cet instant entre terre et mer, où elle sentait encore le sable rouler sous ses pieds tandis que l’eau semblait l’envelopper…

D’ordinaire, elle se contentait de longer le rivage. Mais pas ce soir. Elle s’élança vers le large, savourant voluptueusement la caresse de l’eau sur sa peau, s’imprégnant du silence qui l’entourait. Seules les ondulations de l’eau au gré de ses mouvements, contrastaient avec le calme régnant autour d’elle.

Oserait-elle, rien qu’une fois, plonger dans les profondeurs de l’immensité bleue ?

Jade hésitait. Et si l’air venait à lui manquer, et si elle était happée vers le fond ? Elle regarda au loin : personne. Elle en regrettait presque son attrait pour la solitude. Pourtant, elle se sentait irrésistiblement appelée par ces profondeurs encore inexplorées. Elle leva les yeux une dernière fois vers le ciel pour se donner du courage, prit une grande inspiration et plongea.

Que la mer lui paraissait sombre, presque inhospitalière, d’un coup ! Le silence, qu’elle savourait encore quelques secondes auparavant, lui semblait devenu assourdissant.

Et elle avait si froid… Grelottante, Jade oscillait maintenant entre l’excitation des premières fois et l’appréhension qui montait en elle. Rester en surface était certes moins excitant, mais nettement plus confortable que se hasarder dans les profondeurs…

Là-haut, il faisait doux, il faisait clair et elle n’avait pas peur. Au bout de quelques poignées de secondes, une minute peut-être, elle s’apprêtait à remonter, quand elle se figea brusquement. Un chant d’une pureté enchanteresse, semblant venu de nulle part, venait de rompre le silence. En un éclair, elle se remémora les contes des nuits d’hiver murmurés tendrement à son oreille par son père, tous deux blottis au creux de l’âtre.

Elle ne s’en rappelait que confusément, mais elle savait que ce chant ne pouvait appartenir qu’à un seul animal. La baleine, si douce, si majestueuse, si… Immense ! Jade reprit ses esprits.

Vite, elle devait remonter à la surface ! Elle entreprit de se remettre à nager, mais c’était trop tard.

Déjà l’eau tourbillonnait autour d’elle, la ballottant tel un fragile fétu de paille. Elle essaya de lutter, de toutes ses forces, mais c’était peine perdue… En quelques secondes, elle était épuisée de cette bataille inégale. Lasse, elle ferma les yeux et s’abandonna, laissant l’eau guider les mouvements de son corps dans une sordide danse.

C’est donc ainsi que la vie prend fin ? En une fois, une seule, où l’on ose explorer un peu plus loin que notre monde à nous ? Jade sentait monter en elle les larmes, mais à quoi bon ! Celles-ci n’offriraient guère que quelques gouttes de plus à une mer déjà si grande…

Et ce tourbillon, qui semblait n'en jamais finir, la malmenant encore et encore… Impuissante, à bout de forces, Jade sentait la vie s’échapper de son corps peu à peu.

Elle s’était finalement résignée à l’idée de rejoindre le monde d’en Haut quand elle se sentit soulevée par une masse gigantesque. Le tourbillon avait fait place à une montée vertigineuse, comme si… Comme si elle était poussée hors de l’eau par une force surhumaine.

Et tout à coup, la voûte céleste et ces milliers d'étoiles qu'elle pensait ne jamais revoir depuis la Terre...

Les larmes ruisselaient maintenant le long de ses joues. Pantelante, Jade resta un moment sans bouger, étendue de tout son long sur son radeau improvisé, immobile lui aussi. Immobile... Mais dont elle sentait pourtant le coeur battre en écho au sien. Elle promena une main hésitante le long de sa cuisse. La surface était douce sous ses doigts, même si ceux-ci s'accrochaient parfois à quelques aspérités... Serait-il possible que ?

Jade devait en avoir le coeur net. Elle se retourna péniblement et avisa les balanes dans lesquelles ses doigts s'étaient accrochés. Elle aurait reconnu entre mille les chapeaux chinois de son enfance, ces coquillages affectionnant particulièrement la peau des baleines.

Jade s'allongea sur le ventre et entreprit de caresser d’une main hésitante le dos de celle qui venait de lui sauver la vie. Elle colla son oreille sur la peau de la baleine, elle voulait entendre encore ce coeur si grand qui battait maintenant au rythme du sien, comme s’ils ne faisaient qu’un.

Après quelques caresses, la baleine s'élança. Jade était perplexe, était-ce déjà la fin de ce fragile instant de grâce ? La baleine n'avait pas l'air gênée de sa présence sur son dos, au contraire, elle nageait très lentement, prenant garde à ce que la jeune fille ne glisse pas.

Jade s'agrippa un peu plus fermement aux balanes pour ne pas la blesser tandis qu'elle s'enfonçait dans les eaux profondes. La sensation d'apaisement ressentie par Jade cédait maintenant le pas à une pointe d'excitation.

Au fur et à mesure que la baleine descendait dans les profondeurs, la jeune fille pressentait qu'elle n'en était qu'à l'aube de sa balade. Sur le dos de sa majestueuse compagne, les eaux lui semblaient presque accueillantes... Et quel émerveillement quand elles atteignirent la barrière de corail !

Oh, elle savait que la mer cachait en son sein des merveilles, mais elle n'imaginait pas l'émotion qu'elle ressentirait en les voyant de ses yeux. La mer sombre avait fait place à des couleurs à faire pâlir d'envie les plus grands artistes et la vie, la vie ! La vie y était partout, des facétieux poissons clowns aux somptueuses raies manta. Poissons-perroquets, bénitiers, labres géants…

Chaque poisson, chaque coquillage, chaque algue avait son rôle à jouer dans ce monde, en parfaite symbiose. Jade était maintenant dans un état proche du recueillement. Et, quand la baleine se figea, une larme perla.

Devant elles, se tenaient six autres baleines, toutes plus majestueuses les unes que les autres. En d'autres temps, Jade aurait sans doute été pétrifiée, mais cette soirée était si incroyable qu'elle n'opposait plus aucune résistance. Elle se contentait d'accueillir, de tout son coeur, de toute son âme, ce cadeau extraordinaire qui lui était fait.

Jade se cramponna encore un peu plus quand les baleines entonnèrent leur chant envoûtant, ensemble.

Elles chantaient l'aube du Monde ; les cœurs battant au rythme de la Terre ; les corps qui se déliaient pour l'honorer, portés par les battements des tambours.

Elles chantaient les guerres, celles où l'on se bat, celles qui se jouent dans l'ombre sans nulle autre arme qu'une dangereuse inconscience.

Elles chantaient leur tristesse de voir les êtres humains se perdre dans leurs désirs d'avoir, oubliant leur besoin d'être, entraînant dans leur chute folle tous les autres êtres vivants.

Mais surtout, elles chantaient l'amour infini qu'elles portent en elles. L'amour qui fait franchir des dizaines de kilomètres pour protéger l'un des siens, celui qui pousse à sauver une jeune fille qui se noie pour lui conter l’âme du Monde.

Gardiennes des mémoires de la Terre, elles offraient à Jade toute leur sagesse ancestrale dans un chant où passé, présent et futur ne faisaient qu'un.

La jeune fille, elle, retenait son souffle, subjuguée par l'histoire qui s'écrivait sous ses yeux. L'histoire de ces lignées d'êtres vivants qui avaient peuplé le Monde avant elle. Son histoire.

Quand le chant prit fin, l'émerveillement de Jade fit place à une infinie gratitude pour la précieuse transmission qui lui avait été offerte. Si elle n'avait pas déjà été dans l'eau, les larmes qui coulaient à flots auraient inondé son visage.

Elle aurait tant aimé manifester sa gratitude aux baleines, mais comment leur parler ? Elle se contenta de caresser avec toute sa tendresse celle qui l'avait recueillie en son sein. La reliance entre êtres vivants se passe bien souvent de mots...

Au crépuscule de cet instant de grâce, Jade sentit l'épuisement la gagner.Elle avait beau lutter contre le sommeil, ses paupières étaient si lourdes qu'elle ne put s'empêcher de fermer les yeux...

Quand les rouvrit, elle était étendue sur le sable. L'aurore teintait le ciel de ses mille et une nuances rosées. Avait-elle seulement rêvé ? Elle se mordit la lèvre, retenant un gémissement de douleur. Pourquoi sa main la faisait-elle donc souffrir ?

Elle ouvrit lentement ses doigts endoloris par son escapade improvisée... Et sourit. Au creux de sa main, se nichait une balane, témoin silencieux d'une nuit hors du temps.

La prochaine fois, Jade n'aurait pas peur de plonger dans ses propres profondeurs. Car elle savait désormais que parfois l'obscurité cache en ses replis les dons les plus précieux...

MARION B.

Âme sauvage et sensible, la tête dans les étoiles et les pieds sur Terre, j'oscille chaque jour entre mon jardin intérieur, fait d'histoires à rêver, et des considérations ô combien terrestres.

En un battement de plumes...

merci de mettre en mots de telles « aventures » de la sensibilité et de la réceptivité.
Excellente idée que d’arreter les reseaux sociaux, je suis enchantee de vous demander à m’integrer dans votre liste de diffusion,

Merci infiniment Francesca pour vos doux mots, accueillis avec gratitude. J’ai finalement re-créé un compte sur les réseaux sociaux pour préserver mon nom, « La Poudre et La Plume » étant une marque déposée. En revanche, je ne m’en sers plus en tant que créatrice de contenu, et préfère déposer mes mots dans mon Journal ou via mes « Tendres Lettres », pour une transmission plus intimiste, de cœur à cœur. Enchantée de vous y retrouver 🙂 !