À PROPOS

Imaginons-nous franchir la porte d'un boudoir. Ressentir le bien-être procuré par cette atmosphère feutrée, propice aux confidences intimes et pourtant tout en pudeur. Ouvrir grand les yeux comme pour mieux s'en imprégner et savourer, simplement, sans attentes... Ralentir. Car si ralentir semble aujourd'hui un luxe, c'est pourtant la promesse de fragiles instants de grâce au sein d'une vie en perpétuel mouvement. Partager, le temps d'un instant, quelques mots jetés à la volée. Les miens, mais aussi les vôtres.

Sur la Plaine Blanche, une Louve

octobre 27, 2020

Louve animal totem

Les joues rosies par le froid,

Ingrid se hâtait de ramasser quelques branches pour le feu. La bise s’était levée, soulevant ses Cheveux Or, et les rayons légers du Soleil des Matins d’Hiver ne suffisaient pas à la réchauffer. Malgré ses chaudes mitaines, ses Mains lui semblaient glacées. Elle fit encore quelques pas dans la Neige encore craquante, pressée de retourner à la chaleur de l’âtre.

Penchée sur sa hotte, elle ne l’avait pas entendu s’approcher à pas de velours. Quand elle perçut enfin sa présence, elle ne bougea pas. Les Yeux rivés sur les quelques branches qu’elle avait rassemblées, elle poursuivit son geste d’une main tremblotante, le souffle court. Non pas qu’elle ait peur, non. Elle savait qu’il ne lui ferait rien.

Pourtant, son Cœur battait à tout rompre et les tremblements semblaient maintenant secouer son frêle corps tout entier. Elle prit une profonde inspiration, puis encore une autre, jusqu’à sentir son Cœur retrouver son rythme lent. Depuis qu’elle avait vu sa silhouette se détachant de la Forêt, de l’autre côté de la Plaine Blanche, elle imaginait cette rencontre improbable.

Elle attendait patiemment qu’il vienne la chercher depuis des jours alors, pourquoi hésitait-elle encore ? Elle défroissa machinalement les plis de sa robe, pour se donner une contenance. Et, après quelques minutes qui lui parurent une éternité, elle osa enfin relever doucement la tête, cherchant son regard timidement. Et ses Yeux Océan se posèrent dans les siens…

Jamais elle n’avait vu un tel regard cuivré, si intense qu'elle eût peine à le soutenir. Sa Fourrure dense, entremêlant Poils mordorés et argentés, était elle aussi d’une troublante beauté. Et, s’il était moins grand qu’elle ne l’avait imaginé, le mélange de puissance et de calme qui émanait de lui accentuait encore son allure noble. Son regard, sa posture…

Tout en lui évoquait la Noblesse de Coeur de celui qui détient sur l’autre une Force de Vie et de Mort, mais qui ne l’utilise que si nécessaire.

Un Cœur Noble qui n’était pas sans lui rappeler celui de son père, le Géant Blond, Chef respecté du Clan des Guerriers. Nul doute, elle se tenait face au Chef du Peuple des Loups. Au Père Loup. Sans la quitter des Yeux, il fit un pas de plus vers elle. Il était maintenant si proche d'Ingrid qu'elle pouvait presque sentir son souffle sur sa peau glacée. Pourtant, elle ne bougea pas. Car, dans ce face à face immobile, il n'y avait plus ni Guerrière, ni Loup. Simplement deux Êtres Vivants qui se re-trouvaient.

Soudain, elle perçut un mouvement. Ce n'était plus un Loup seul qui se tenait face à elle, mais toute une Meute. A travers sa jupe de laine, Ingrid sentait le fourreau de son épée battre contre sa cuisse au rythme saccadé de son Cœur. Il lui aurait suffi d'un cri, un seul, pour que du Village derrière elle surgissent les Guerriers ; d'un geste, un seul, pour que les Loups battent en retraite vers la Forêt. Mais elle n'en fit rien.

Et, quand Père Loup se retourna pour faire face à la Meute et reprit sa marche vers Là d'où il venait, elle s'élança à ses côtés. Même si elle savait qu'elle Marchait son Chemin, elle eut une pensée émue pour le Géant Blond qu'elle laissait derrière elle. Retrouverait-elle un jour la chaleur de ses bras enveloppants ? Pourrait-elle à nouveau enfouir son visage dans les tresses blondes encadrant son visage, s'imprégner de l'odeur de son épaisse chevelure d'or de colosse au Cœur tendre ?

Elle repensa aussi aux Paroles des Anciens, le soir au coin du Feu. Il y avait les Guerriers, et il y avait les Loups. Il y avait le Village, et il y avait la Forêt. Et, entre les deux, la Plaine Blanche. Mais, de mémoire d'homme, il n'y avait pas de Guerriers Loups. Pas depuis que le Sang avait jailli. "Une Vie contre une Vie", s'était contenté de répondre laconiquement le Géant Blond quand elle lui avait demandé. Elle n'avait pas insisté.

Ils traversèrent ainsi côte à côte, sans un bruit, la Plaine Blanche qui séparait le Village de la Forêt.

Jamais Ingrid ne s'était autant éloignée de son Village sans d’autres membres du Peuple des Guerriers à ses côtés. Pourtant, plus les dernières maisons s'estompaient au loin, jusqu’à devenir complètement floues, plus elle marchait d'un pas sûr, sereine et déterminée. Louve parmi les Loups. Une fois engloutis dans le Ventre de la Forêt, les Loups vinrent se présenter un à un à Ingrid, avant de l’inviter à la suivre dans leurs insouciantes errances entre les Arbres Nus.

Si elle s’aperçut très vite que la Vie sociale du Clan obéissait à des rituels bien définis, Ingrid était subjuguée par le caractère aimant de ces Êtres pourtant perçus par les Anciens comme des carnassiers impitoyables. A bien des égards, elle retrouvait en eux l’Esprit tendre et loyal des Guerriers. La journée s’écoula ainsi, à flâner d’Arbres en Arbres, jusqu’à ce que les derniers rayons du Soleil disparaissent derrière l’Horizon pour laisser la place à Mère Lune.

L’atmosphère joueuse des dernières heures céda alors le pas à une ambiance plus solennelle tandis que la Meute se mettait silencieusement en marche derrière Père Loup. Le temps qu’ils se frayent un chemin entre les Arbres Nus, le Ciel avait revêtu son long manteau d’Encre, plongeant la Forêt dans la pénombre.

Quand enfin les Loups s’arrêtèrent, Ingrid, qui les suivait lentement, retint son souffle. Où l’avaient-ils emmenée ? Elle s’approcha à pas de Louve. Loin de la pénombre enveloppante de la Forêt, elle se trouvait désormais à l’Orée d’une Clairière Argentée.

Ici, les rayons argentés de Mère Lune perçaient entre les Arbres Nus, baignant le lieu d’une clarté presque irréelle. Ingrid leva les yeux au Ciel, cherchant du regard celle qui éclairait cette Nuit obscure dans le Ventre de la Forêt.

Entre les cimes des Arbres Nus, Mère Lune se dévoila alors à elle dans sa rondeur toute maternelle.

Ingrid sentit son Cœur se mettre à battre un peu plus fort tandis qu’elle commençait à entrapercevoir ce qui avait mené les Loups dans la Clairière Argentée. Ce n’est que quand un jappement bienveillant la rappela à l’ordre qu’elle détourna le regard de Mère Lune.

Toute à sa rêverie, elle ne s’était pas aperçue que la Meute s’était rassemblée en cercle autour de Père Loup. Elle traversa la Clairière et prit place prestement auprès d’eux. Un long moment, les Loups restèrent immobiles. Épuisée de sa longue journée dans le Ventre de la Forêt, Ingrid se laissa bercer par ses pensées, oscillant entre deux Mondes.

Elle était sur le point de s’abandonner au sommeil quand elle fut brusquement réveillée par une sensation indéfinissable venue du creux de son Bas-Ventre. Autour d’elle, les Loups s’étaient levés.

Le Cœur au bord des Lèvres, elle se leva elle aussi, cherchant à maîtriser les tiraillements qui faisaient frémir ses Entrailles. Instinctivement, elle leva la tête vers Mère Lune, qui la veillait toujours de sa lueur bienveillante. Les tiraillements se faisaient de plus en plus violents, et elle ne pourrait plus combattre longtemps cette Force qui montait depuis son Bas-Ventre. Elle porta une Main à sa Bouche tandis qu’un timide murmure jailli de ses propres entrailles emportait sur son passage ses dernières résistances.

Autour d’elle, les Loups se mirent à chanter en chœur, comme s’ils avaient attendu qu’elle soit prête pour rendre grâce à Mère Lune. Cœur grand ouvert, regard tourné vers le Ciel, Ingrid laissa enfin s’exprimer ce Chant venu des profondeurs, tandis que son Corps commençait à esquisser de lui-même quelques pas de danse mutins.

Elle se mit à tournoyer sur elle-même dans une valse sans fin. Louve parmi les Loups.

Elle tourna et tourna encore, jusqu’à ce que les cimes des Arbres Nus se mêlent. Jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus qu’Une dans ses Yeux délavés. A cet instant, des Flocons de Neige venus du Ciel enveloppèrent la Clairière Argentée, parsemant Fourrures et Cheveux de mille et une poussières d’Etoiles. Les yeux mi-clos, pieds nus sur le duveteux tapis de Neige, Ingrid s’abandonna pleinement à ce Corps à Corps avec le Monde.

Elle Chanta la Lune et Dansa la Forêt jusqu’à ce que le sommeil la cueille. Quand elle se réveilla, Mère Lune s’en était allée. L’Encre de la Nuit s’était évanouie avec elle, et déjà l’Aurore réchauffait de ses tons rosés la pâleur du Ciel d’Hiver. Autour d’elle, les Loups dormaient encore profondément, l’enveloppant tendrement de la chaleur de leurs Corps entremêlés. Ingrid resta quelques instants ainsi, entre le sommeil et l'éveil, blottie au creux de leurs chaudes fourrures de velours. Louve parmi les Loups.

Elle s'apprêtait à se rendormir paisiblement, bercée par les battements réguliers de leurs Cœurs, quand tout à coup, son Ventre se serra. Elle n'aurait su dire pourquoi, mais elle sentait une présence. Les Loups l'avaient sentie, eux aussi. Tous se levèrent d'un bond et se rassemblèrent autour d'Ingrid. Car c'était bien pour elle qu'Ils venaient. La jeune fille resta un moment immobile, à l'affût.

Après cette nuit à Chanter la Lune et Danser la Forêt au sein de sa Meute, ses sens lui semblaient décuplés. Tels ceux... D'une Louve. Elle reconnaissait le tintement métallique des épées glissées à la hâte dans leurs fourreaux ; elle sentait le sol vibrer sous le poids de leurs pas lourds et rythmés. Leur Sang de Guerriers coulait dans ses veines et, elle le savait, ils se préparaient à livrer bataille. Pour elle. Les Loups le savaient, eux aussi. Ils se rapprochèrent encore un peu plus de la jeune fille, attendant patiemment sa décision.

Ingrid hésitait, déchirée entre son Cœur de Louve et son Sang de Guerrière.

Elle chercha du regard son Père Loup. Quand leurs yeux se croisèrent enfin, une larme perla, puis une autre. Elle se mordit la lèvre, tentant vainement de retenir ses larmes rivières. Elle aurait tant aimé rester, ne serait-ce qu'encore un peu, au sein de sa Meute… Mais elle sentait déjà poindre sur ses lèvres le goût amer de la guerre qui couvait, une guerre sans merci qu'elle ne pouvait que perdre. Si elle ne revenait pas aux Siens tout de suite, le Sang serait versé.

Et, quel que soit le Clan qui rendrait les armes le premier, des Guerriers ou des Loups, son jeune Cœur blessé saignerait à flots. Car, si les deux Peuples avaient un point commun, c'était celui de choisir leurs combats, ceux dont ils sortiraient victorieux… Et de n'y mettre fin qu'une fois leur adversaire à terre. Elle ne pouvait laisser cela arriver. Elle embrassa une dernière fois les Loups du regard en guise de au revoir, et se mit à marcher vers les Siens. Ingrid n'eut aucun mal à retrouver son chemin.

Il lui suffisait de se fier aux tremblements du sol sous les pas des Guerriers. Arrivée à la lisière de la Forêt, elle s'adossa contre un arbre, lasse. Si jusqu'à présent elle avait accueilli humblement le silence des Anciens, elle ressentait maintenant une profonde injustesse. Pourquoi Guerriers et Loups ne pouvaient-ils pas vivre Ensemble ? Devrait-elle alors se résigner à faire un impossible choix entre le Sang de Guerrière qui coulait dans ses veines et le Cœur de Louve qu'elle sentait battre en son sein ?

Le bruit des pas pressants qui se rapprochaient la tira brusquement de sa rêverie. Vite, elle devait sortir du Ventre de la Forêt avant que les Guerriers ne franchissent les premiers Arbres Nus, risquant ainsi de rompre un fragile équilibre. Elle traversa la lisière des Bois à la hâte, cherchant les Siens du regard.

Elle eut à peine le temps de poser un pied sur la Plaine Blanche que déjà le Géant Blond la soulevait de terre, l'enlaçant de ses Bras puissants.

Ingrid se blottit contre lui, accrochant ses Bras graciles à son cou. Si le Géant Blond s’interrogeait, il ne lui en souffla mot, heureux de retrouver sa Fille Bien-Aimée. Il la porta ainsi jusqu’au Village, entouré par sa troupe de Guerriers. Victorieux sans avoir livré la moindre bataille.

Une fois la porte de la maison franchie, le Géant Blond déposa Ingrid sur son lit et lui porta un breuvage bienfaisant. Reconnaissante, la jeune fille lui sourit en silence. Son Père n’insista pas, les années lui avaient appris qu’il était inutile de forcer les mots qui ne viennent pas. Et la Vie reprit son cours.

Quand Ingrid croisait le regard du Géant Blond, elle lui souriait d’un air rassurant, habillant parfois le silence de badinages, mais sans jamais dire un mot sur son Echappée Belle dans le Ventre de la Forêt. Pourtant, une part d’elle était restée Là-bas, ce matin-là, laissant en son sein une faille béante. Une lunaison s’écoula ainsi.

Chaque Soir, entre Chien et Loup, Ingrid se postait à sa fenêtre, regardant Mère Lune s'affiner puis s'arrondir à nouveau au fil des nuits, jusqu'à retrouver sa rondeur parfaite. Et, chaque Soir, durant près d'un mois, elle espéra que les Loups se montrent, même si elle savait au fond d’elle que c'était peine perdue. Depuis son escapade, la Paix entre les deux Peuples était fragile, et sortir des Bois mettrait les Loups en danger.

Mais ce Soir, elle avait beau tenter de se raisonner, l'appel de la Pleine Lune était trop fort. Elle sentait le Chant de la Louve naître au creux de son bas-ventre, appelant à traverser l'Air. Elle ne pourrait réfréner longtemps ces hurlements venus du tréfonds de ses entrailles. Ingrid se vêtit à la hâte, enfila ses souliers et traversa le couloir sur la pointe des pieds. Elle s'arrêta net quand la porte d'entrée, qu'elle avait pourtant retenue, grinça. Elle tendit l'oreille. La maisonnée restait silencieuse. Soulagée, elle referma doucement la porte et s'éloigna à pas de Louve.

Tout à sa hâte de retrouver sa Meute, elle ne vit pas le Géant Blond qui la regardait s'éloigner, les yeux embués, depuis sa fenêtre.

Dès qu'elle eût quitté le village, Ingrid se mit à courir à toutes jambes, les Yeux brillants, le Cœur palpitant. Retrouverait-elle son chemin, gracile jeune fille perdue entre les Arbres Nus ? Ou, finirait-elle engloutie dans l'Encre de la Nuit ? Au milieu de la Plaine Blanche, elle ralentit, essoufflée. Elle s'apprêtait à repartir de plus belle quand il lui sembla apercevoir une silhouette qui se détachait à l'Orée du Bois. Se pourrait-il que ?

Soudain remplie d'espoir, elle se frotta les yeux. Non, elle ne rêvait pas ! Père Loup et sa Meute étaient là, et déjà ils s'avançaient vers elle à pas de velours. Un immense sourire éclaira son Visage, tandis que son Cœur s'apaisait. Elle n'avait qu'une envie, les enlacer de ses Bras frêles, mais la pudeur l'en retint. Arrivée à leur hauteur, elle se contenta donc de s'agenouiller humblement devant sa Meute, éperdue. Elle ne releva la tête que quand elle sentit la patte du Père Loup effleurer tendrement sa Chevelure Dorée.

D'un signe de tête, il lui intima de rejoindre la Meute. Mère Lune était déjà haut dans le Ciel d’Encre. En quelques instants, ils étaient arrivés dans le Ventre de la Forêt, au creux de la Clairière Argentée. Toute la nuit, Ingrid Chanta la Lune et Dansa la Forêt au milieu de sa Meute. Louve parmi les Loups. Mais, dès que les premiers rayons du Soleil caressèrent ses Cheveux Or, elle s'arrêta.

Elle s'était promis de revenir à l'Aube, avant que les larmes rivières ne lavent le visage du Géant Blond, avant que l'instinct du Guerrier ne se réveille. Elle enlaça tendrement chaque Loup, dans une dernière étreinte. Puis, elle s'arracha prestement de leur douce fourrure et s'enfuit sans se retourner. Désormais, elle le savait, son Cœur de Louve la ramènerait à sa Meute à chaque Pleine Lune. Mais pour l’heure, Le Soleil continuait sa lente traversée du Ciel et, si elle ne pressait pas le pas, elle ne pourrait cueillir le Géant Blond au Lever du lit.

Elle ne ralentit que quand elle eut passé les premières maisons, traversant le Village de son pas souple de Louve.

Elle jeta un regard inquiet à la cheminée. Seule une légère fumée s'en échappait, signe que le Géant Blond dormait encore. Soulagée, elle ouvrit délicatement la porte d'entrée. Elle s'apprêtait à regagner sa chambre, souliers à la main, quand elle se figea. Il lui semblait avoir aperçu une lueur vacillante provenant de la cuisine.

Elle traversa le couloir d'un pas hésitant. La porte était entrebâillée. Elle osa un coup d'œil furtif à l’intérieur de la pièce. Le Géant Blond se tenait assis à table, la tête entre les mains, Visage défait, regard perdu. Une fois encore, elle sentit son Cœur voler en éclat.
Les Yeux baissés, elle entra dans la pièce et s'assit en face de lui sans un mot.

Quelques minutes s'égrenèrent ainsi, sans qu'aucun d'eux ne rompe le silence. Ingrid savait qu'il attendait d’elle qu’elle prenne la parole, mais elle ne s'en sentait pas la force. Pouvait-elle vraiment lui dire que, malgré le Sang de Guerrière qui coulait dans ses veines, le Cœur qui battait sous sa Poitrine était celui d'une Louve ?

Ce fut finalement le Géant Blond qui brisa ce silence pesant. En entendant sa voix, d'une ineffable tendresse malgré la peine qui transparaissait, faisant chanceler ses mots, Ingrid s'effondra. Et les larmes rivières devinrent fleuves en crue, et les mots qu’elle avait tant retenus coulèrent à flots. Elle aurait voulu les garder auprès d’elle, pourtant. Mais une fois le premier dévoilé dans un murmure inaudible, tous ces mots si longtemps enfermés vinrent d'eux-mêmes.

Elle lui raconta tout : sa rencontre avec Père Loup, ces instants de grâce à Chanter la Lune et Danser la Forêt sous l’égide bienveillante de Mère Lune… Les Yeux perdus dans le lointain, elle revivait en même temps l'Émotion de ces fragiles instants de grâce, une Émotion si forte qu’elle s’en était imprimée dans sa Chair. Le Géant Blond, lui, l’écoutait sans mot dire. Si sa Fille avait eu la délicatesse de taire son Émotion pour ne pas le blesser, elle était pourtant palpable dans chaque mot, dans chaque geste, et en Vieux Sage, il les avait ressenties. Mais,

Sur les terres du Nord, Les Guerriers et les Loups ne se mêlaient pas.

Il en était ainsi depuis des temps immémoriaux et les émois d'une frêle jeune fille n'y changeraient rien. Ce, même si elle contait du Peuple des Loups une toute autre histoire que celle murmurée par les Anciens au coin du Feu, de génération en génération. Une histoire de loyauté et de tendresse. En écoutant sa Fille, le Géant Blond aurait pu croire qu’elle dressait le portrait des Guerriers s’il n’avait su qu’elle parlait du Peuple des Loups.

Quand Ingrid se tut, il croisa les mains, pensif. Jusqu’à présent, aucun Guerrier n’avait osé remettre en question la place de ces deux Peuples. Se pourrait-il que la jeune fille, avec son regard encore teinté d’innocence, ait raison sur le Peuple des Loups ? Existait-il un à-venir où Guerriers et Loups Marcheraient leur Chemin côte à côte ? Ingrid, qui n’avait pas encore osé le regarder, se hasarda à lever de grands Yeux inquiets vers lui.

Jusqu'à présent, elle n'avait jamais douté de l'Amour qu’il lui portait. Mais, l'Amour suffit-il toujours ? Une jeune fille mi Guerrière mi Louve avait-elle encore sa place au sein du Peuple qui l’avait vue naître ? Si sa Mère lui avait donné la Vie, son Père, lui, pouvait à présent lui donner la Mort. Suspendue à ses Lèvres, à l'affût du moindre signe, elle scrutait celui qui tenait désormais sa Vie entre ses mains, entre ses mots.

Elle s’attendait à découvrir dans son regard de l'incompréhension, de la colère, ou, pire encore, une profonde déception. Mais ce qu'elle lut dans ses Yeux délavés la laissa sans voix. Si elle y décelait encore une pointe de tristesse, elle y vit une immense fierté et l'Amour, cet Amour si fort qu'il semblait pouvoir porter le Monde à lui seul. Le Géant Blond garda pourtant le silence, perdu dans ses pensées.

Il savait que s'il ne laissait pas sa fille Marcher son Chemin, même si ce n'était pas celui des Anciens, elle s'en irait au Loin.

Pourtant, son Esprit de Guerrier insoumis ne pouvait se résoudre à lui ouvrir lui-même cette voie. Ingrid sentit son désarroi. Elle avait vécu ce dernier mois tiraillée entre les liens du Sang et les liens du Cœur, et elle savait combien ce sentiment était déchirant. Elle posa ses Doigts fins sur ses Mains de colosse. Lui, réfléchissait encore.

Il n'était pas né de la dernière Pluie, du reste, c'est son sens de la justesse qui lui avait valu d'être nommé Chef de Clan par les Anciens. Il ressentait combien sa Fille était malheureuse ainsi, mais la Sagesse acquise au fil du Temps qui Passe l'incitait à la réserve. Si Ingrid ne s’y était pas trompée, la Paix s’instaurerait peut-être enfin, au gré de ses pas de Louve, entre les deux Peuples.

Mais dans le cas contraire, en l’encourageant dans ses élans, il mettrait en danger tous les Siens… Pris entre son devoir de Chef de Clan et son Amour inconditionnel de Père, il hésita longuement avant de répondre à Ingrid, cherchant la Parole juste. Le Village avait suffisamment de place en son sein pour accueillir une jeune fille au Sang de Guerrière et au Cœur de Louve, tant que celle-ci préservait la Paix.

Qui sait, peut-être serait-elle Celle qui retisserait le Fil d’Or distendu entre les deux Peuples ? Alors, si vos pas vous mènent sur les terres du Nord, une Nuit où Mère Lune est ronde, ne vous étonnez pas de croiser une jeune fille au Sang de Guerrière et au Cœur de Louve, Chantant la Lune et Dansant la Forêt au milieu de sa Meute...

MARION B.

Âme sauvage et sensible, la tête dans les étoiles et les pieds sur Terre, j\'oscille chaque jour entre mon jardin intérieur, fait d\'histoires à rêver, et des considérations ô combien terrestres.