À PROPOS

Imaginons-nous franchir la porte d'un boudoir. Ressentir le bien-être procuré par cette atmosphère feutrée, propice aux confidences intimes et pourtant tout en pudeur. Ouvrir grand les yeux comme pour mieux s'en imprégner et savourer, simplement, sans attentes... Ralentir. Car si ralentir semble aujourd'hui un luxe, c'est pourtant la promesse de fragiles instants de grâce au sein d'une vie en perpétuel mouvement. Partager, le temps d'un instant, quelques mots jetés à la volée. Les miens, mais aussi les vôtres.

Séverine Perron : Créer de nouveaux imaginaires pour demain

mars 6, 2020

Séverine Perron nouveaux imaginaires

Dans notre quête de nous-mêmes.

Dans notre quête de nous-mêmes, nous sommes forcément invités, à un moment ou un autre, à questionner notre héritage culturel. Peut-être d'abord en nous penchant sur ces blessures dont nous portons - parfois sans en être conscients - le poids, mais qui ne nous appartiennent pas. Celles qui demandent à être pansées, patiemment, avec tout notre amour. Celles qui appellent, de toutes leurs forces, à être guéries. Mais cet héritage n'est pas que dettes !

Il est aussi un précieux gisement de sagesse(s) que chacun de nous est invité à préserver. Un gisement d’autant plus extra-ordinaire qu'aujourd'hui nous baignons dans des cultures souvent très différentes, mais qui se mêlent et s'entremêlent… Jusqu’à parfois sembler s’intriquer. Un gisement propice à créer de nouveaux imaginaires, en lien avec notre vie moderne. Pourtant, à l’inverse, nous n’avons jamais été semblé aussi éloignés de la Terre et des cycles qui la rythment - et nous avec - depuis son origine !

Mais nos anciens, eux, savaient. Et leurs savoirs leur ont survécu, attendant patiemment d’être murmurés tendrement à l’oreille de qui souhaite les accueillir. N’est-il pas temps, aujourd’hui, de renouer avec le vivant en alliant savoirs anciens et modernité ? D’œuvrer, en conscience, à la création nouveaux imaginaires ? Femme médecine, mais aussi poétesse et auteure, Séverine Perron témoigne :

D’un point de vue intime, puiser dans la sagesse de nos anciens, c’est rendre hommage à leurs trajectoires de vie.

C'est honorer ce pour quoi ils se sont battus, les dons qu’ils ont déployés à force de trésors de patience. Nos anciens avaient déjà un mode de vie plus frugal, ce qui devient une nécessité aujourd’hui, car notre génération aura moins que nos parents.

Et celle de nos enfants, moins que la nôtre. Dans toutes les traditions autochtones, nous prenons soin des anciens, lesquels prennent soin des plus jeunes, transmettant leurs trésors de patience et recevant en retour attention et affection.

D’un point de vue universel, puiser dans la sagesse de nos anciens, c’est s’inscrire avec humilité dans le cycle de la vie.

Avant d’écrire un livre sur les plantes, j’ai d’abord passé toute mon enfance et mes vacances aux champs. Je me levais donc très tôt et finissait fort tard. Et, si j’avais bien travaillé et s’il me restait un peu d’énergie ou s’il pleuvait dru, je pouvais éventuellement préparer mes plantes ou faire de la poterie. J’aidais aussi ma mère à éplucher les légumes pour les repas, et, parfois, je pouvais faire un gâteau ou du pain, qui était mon plaisir.

J’ai ensuite expérimenté patiemment, pour moi, mes proches, l’usage thérapeutique des plantes durant plus de trente ans. J’ai ensuite ouvert mon esprit à l’Ayurvéda et à la médecine traditionnelle chinoise (médecines orientales holistiques). Puis, j’ai appris avec les anciennes à reconnaître les médicinales sur le terrain. Mon père m’apprend seulement à tailler les arbres et les soigner comme “il sait”, jusqu’à présent je ramassais les branches et les feuilles.

Même si je suis convaincue que la génération de nos enfants est brillante, elle n’en reste pas moins instable et anxieuse car emplie de savoirs divers et variés mais sans repère sur les cycles qui rythment le vivant.

Or, il faut toujours 9 mois pour faire un bébé. De même, un corps humain termine toujours sa croissance complète à 21 ans. Et c’est ainsi toute notre existence : nos connaissances spirituelles et avancées technologiques ne changent rien au fait que nous traversons des cycles. Je crois que la patience et la persévérance font partie du chemin. L’’humilité, aussi. Nous devons nous nourrir de l’alchimie de nos expériences et de nos savoirs. C’est cette alliance des deux qui permet de rendre la transmission plus fertile. On ne peut pas se contenter de la seule surface, d’un savoir appris dans les livres.

Il faut que cela infuse dans le vécu, avec les mains et le cœur, pas seulement la tête.

Je ne pourrais pas parler des plantes et de la guérison sans avoir eu à la vivre et à la traverser par moi-même. Pour autant, cela ne me fait pas plus sachante ni sage. Même si j’ai certains savoirs sur les plantes et le vivant, j’ai tant à apprendre, voire même, à ce jour, j’ai l’impression que j’en sais de moins en moins ! Et c’est très bien ainsi. Après la sortie du livre Alchimie Végétale, j’ai questionné le sens de mon action, mes savoirs et expériences. Ainsi, j’ai fait le vide pour écouter ma vérité profonde et transiter d’un long cycle de 21 ans vers un re-nouveau.

J’ai beaucoup reçu en cette vie, et “passer” certaines terres ou certains savoirs a été fait en 2018 et 2019 au travers du livre Alchimie végétale, du recueil Herbe en vie ; d’Instagram ; du blog et des lettres médecines ; des cercles et des retraites.

Je ressens beaucoup de gratitude envers les femmes qui ont écouté et accueilli cela en leurs terres, quelle qu'en fût la forme. C’est à elles à présent de prendre soin du féminin et de la nature. De prendre soin les unes des autres. De porter la guérison et l’expression de vie, par et à travers elles. Et ainsi, de créer, avec la sensibilité qui leur est propre, de nouveaux imaginaires.

Désormais, j’entre dans un nouveau cycle, entre intime et universel, ouvert à la création artistique et à l’exploration des sauvages. Des plantes, toujours, mais aussi des rites et mythes. Un nouveau cycle ouvert à l’écriture et la transmission, également, via des espaces plus universels en conférences ou dans des écosystèmes vertueux. De coeur à coeur. Seul l’Amour du vivant me guide.

Je pense que c’est le propre de l’humain que de s’approprier des savoirs ou sagesses et de les remettre en perspective avec son propre vécu.

Dans un monde aussi globalisé et rapide que le nôtre, cela nous fait énormément travailler. Il y a en effet beaucoup plus de savoirs, d’intrications entre les cultures et les disciplines. C’est un extraordinaire gisement de richesses… Mais, en contrepartie, cela représente beaucoup plus d’enjeux et de complexité.

C’est ce qui rend cette époque formidable et passionnante ! Aussi, il est essentiel de savoir revenir au centre. De mettre de la conscience et de l’amour dans nos projets. De cultiver la vertu dans nos pensées et nos actes.

Je me pose par ailleurs la question d’un trop-plein actuel et d’une nouvelle forme d’aliénation, que représente Instagram par exemple. C’est un réseau social autant addictif que ré-créatif, soit. Mais c’est également une immense place de marché aussi intrusive dans notre intimité que mise en scène. Est-ce réellement l'un des nouveaux imaginaires que nous souhaitons voir émerger ? Que représente en effet le fait de tout dire de son intime ? Ou de donner un avis sur l’universel sans cesse ? Pourquoi, par ailleurs, s’attacher autant à la notion d’influence et d’approbation, surtout quand elle est falsifiée par des faux-comptes ?

Où sont la pudeur et la lente maturation d’une alchimie personnelle ?

N’est ce pas une autre forme de standardisation de la pensée de masse profitant aux plus gros et moins vertueux ? Ne sommes-nous pas, là encore, en train de profaner la vie, le sacré, en ne laissant plus la place à des espaces autonomes de liberté ?

Ce sont bien sûr des questionnements très ouverts ! Car pour autant Instagram est une manière de propager de nouvelles idées et manières de vivre, de se relier, de s’inspirer… C’est la forme la plus aboutie d’hyperhumanisme, pour reprendre le terme de Joël de Rosnay. Tout comme il est, à l’inverse, outil de propagande dont nous sommes tous des proies et cibles potentielles. Surtout nos enfants. Et, au-delà de ces questionnements éthiques, se pose aussi la question écologique.

Quel est le coût écologique des nombreuses applications digitales, photos et vidéos ? De tous les contenus qui y sont déversés par millions chaque jour ? Et des serveurs qui hébergent toutes ces données ? Instagram est à l’image de notre ère : passionnante et bourrée de paradoxes.

Là encore, l’Art est assimilé au divertissement, qui est une marionnette du capitalisme et d’une industrie : on enferme les objets sacrés dans des musées. Nous avons ainsi profané de nombreux lieux sacrés au profit de la culture, rendant ces objets inanimés et les lieux hantés d’esprits qui n’ont pas leur place dans ces musées. On remplit son temps, des stades et des émissions avec pour indicateur l’auditoire, même si beaucoup d’artistes souffrent de cela. Pourtant,

L’Art est une manière d’interpréter notre lien au Monde. Il nous touche au coeur et entre en résonance pour nous questionner.

En travaillant pendant 10 ans pour la valorisation de l’Artisanat, j’ai pu constater à quel point les métiers artisanaux étaient vecteurs de lien social. Et, au-delà, de transcendance personnelle - voire spirituelle -. Ils constituent en effet un réel art de vivre, tout en étant chargés d’histoires, parfois familiales ou liées à un patrimoine culturel local.

Aujourd'hui, bon nombre d’entre nous ont remis du sens dans leur vie et trouvé une forme de sagesse concrète en revenant à un art traditionnel, une pratique artisanale ou manuelle quelle qu’elle soit : l’écriture ; la poésie ; la danse ; le chant… Mais aussi la production de documentaires, comme "Les Rivières", signé Mai Hua.

Ou encore le travail à façon de la terre ou du bois comme le magnifique art de Guillaume, Atelier Darbroche… Ils sont de ceux qui oeuvrent à créer de nouveaux imaginaires.

Ce sont ceux qu’on appelle les néo-artisans, qui s’inscrivent plus largement dans le mouvement des créatifs culturels et des makers. Les créations qui naissent de leurs mains ne sont pas seulement bien. Elles sont aussi belles, durables et conscientes. Et, par essence, elles contribuent à l’embellissement de nos âmes et du Monde.

L’Artisanat sensibilise par la beauté au geste lent et à la conscience dans la consommation durable et responsable.

Certaines écoles et parcours - comme le numérique - se vident de leurs étudiants. D’autres - Art, céramique ou encore ébénisterie - sont quant à elles très demandées. Il y a bien sûr cette idée de passation des savoirs, d’une ancienne ou d’un ancien qui choisit de transmettre un jour pour faire perdurer les traditions, pour que cette richesse de savoirs ne se perde pas. Comme une mère le fait avec son enfant… Et ainsi de suite.

Ce fut mon cas avec Françoise Philidet : en effet, à 70 ans (!), elle m’a transmis sa vision holistique du vivant et des plantes, après des années à apprendre et travailler la terre. En toute culture, toute époque, c’est ce que l’humain fait. Et c’est précisément ce qui tisse sa culture, sa matrice sociale et sociétale.

C'est ce qui crée de nouveaux imaginaires, lesquels évoluent au fil du temps. Les rites de passage ou initiatiques, les contes et les mythes, la transmission orale, tels les bardes pour la culture celte, font ainsi partie de ce folklore qui rend nos cultures et humanités vivantes.

Nous sommes aujourd’hui dans une telle logique de consommation et productivisme aliénants que nos imaginaires sont colonisés de cette manière de voir le monde et nous réfrènent dans nos élans. On “ne croit plus” à de nouveaux imaginaires. On "ne croit plus" que ce soit possible de changer, de ralentir, par peur de se faire oublier ou rejeter par le système. Alors, on se résigne et on survit, on continue de produire.

Mais si nous ne créons pas de nouveaux imaginaires qui font rêver et donnent des ailes aux générations futures, comment le Monde pourrait-il changer ?

Gandhi, inspiré des principes védiques, dit que tout part de la pensée et que de cette pensée, nous créons des actes qui deviendront une destinée. Ceci se joue à l’échelle d’un individu mais aussi d’une société.

Nés de la Terre, comme le livre Alchimie végétale, s’inscrit dans cette volonté de transmissions fertiles qui passent par le fait de créer de nouveaux imaginaires collectifs puissants. Avec par ailleurs des espaces d’expression dans lesquels les arts traditionnels, remis dans une perspective contemporaine, ont toute leur place. Les plantes sont ainsi un prétexte et une matière pour être très conscients des enjeux actuels et notre responsabilité.

C’est ce que nous avons aussi souhaité offrir via l'art-shop éphémère lancé fin 2019 : habiter nos vies autrement. Instagram est une fenêtre ouverte sur ce renouveau, que nous constatons aussi dans certains quartiers de toutes les villes du monde où des lieux alternatifs, ateliers d’artistes, danseurs de rue et foodtrucks, centres de vie se côtoient.

De là, naissent de nouveaux imaginaires et émerge également une richesse culturelle inestimable. Et c’est aussi vivre avec son temps ! Pouvoir créer et continuer de transmettre, avec nos contraintes et enjeux… Faire vivre nos héritages de manière contemporaine.

Chacun peut revenir très simplement à des espaces temps où il renoue contact avec le vivant : la danse, le chant, la nature, le lien aux autres...

A commencer par le lien à ses enfants et famille, son foyer, ses amis et sa communauté, en leur offrant une vraie présence, un vrai regard, de l’Amour. Je vous invite à cultiver précieusement ce temps présent et ces jardins secrets loins des réseaux sociaux. Car, dès que nous sommes dans l’optique de partager un instantané de vie, nous ne sommes plus dans l’expérience. Nous créons en effet un champ énergétique de monétisation ou d'approbation. Or, ceux-ci nous coupent du vivant et de notre expérience profonde, sensorielle. N’oublions pas que pour certaines traditions, prendre en photo une personne ou un lieu, c’est lui voler son âme...

Dans nos modes de vie, s'entourer de beau et de vie, d'amour, passe par manger plus vivant (des plantes sauvages, de l’eau de source...) ; inspirer un air pur ; se baigner dans l'océan en plein hiver ; privilégier les circuits courts ; les objets à façon et durables, où l’artisan - producteur a mis son cœur et son âme... Cela ramène en effet à la conscience et au caractère sacré : il y a toujours une histoire qui se transmet, un regard, un sourire !

Nous sommes encore, en cette fin d’hiver, au temps où nous faisons geler certaines idées, certaines manières de vivre. Alors,

N’est-ce pas aussi le moment de reconsidérer notre lien à notre énergie, notre corps, notre temps, nos lieux de vie, nos dons, nos relations, nos projets ?

De remettre, dans la moindre parcelle de nos vies, du vivant, du lien, de l’authenticité. Etre à l’écoute de nos ressentis intérieurs et être en lien avec les autres et la nature. Nous avons besoin des deux !

Simplifier, simplifier, simplifier. C’est ce qu’invitait à faire Henry Thoreau, naturaliste et poète américain... Au XIXe siècle ! Avoir moins et désirer posséder moins (y compris des savoirs) est en effet une première réponse à la peur de ne plus pouvoir gagner autant. Partir en week-end ou en vacances n’est pas une obligation, même si c’est devenu un standard de consommation.

Et je dirais aussi, œuvrer pour créer de nouveaux imaginaires. Ne pas hésiter à faire acte d’insurrection féconde et de désobéissance créatrice pour sortir de nos aliénations actuelles, même si elles sont liées au travail. Au fait de devoir assurer et d’avoir un vrai métier, par exemple pour cotiser à sa retraite.

C’est devenu complètement absurde ! Les gens ont besoin de nouveaux imaginaires. Ils sont en quête de sens, les jeunes demandent de l’espoir, les anciens de la présence ! En effet, nous sommes des êtres de liens, assoiffés d’amour et de vérité. Alors, chacun de nous peut, telle une abeille sauvage, ensemencer partout, à son rythme, du positif et de l’amour. Etre lucide et réaliste sur ses prisons et aliénations, mais aussi, résolument positif et engagé, pour porter un message d’espoir et agir pour la paix. C'est ainsi que se créent de nouveaux imaginaires...

Les Indiens disent qu’ils ne souhaitent à aucun de leurs enfants d’avoir à travailler car s’ils travaillent, ils ne pourront plus rêver. Rêver, c’est retrouver une part de nous vivante et sacrée.

Ce que j’appelle faire le maquis.

Séverine Perron

Séverine Perron

Exploratrice du Vivant

Femme plurielle, artiste, poétesse et femme médecine, Séverine Perron est avant tout une exploratrice du vivant. Dès sa plus tendre enfance, la liberté à laquelle elle aspire guide ses pas sur les chemins qu’elle emprunte. Et c’est en reliant cette liberté d’Être avec ses racines, en s’autorisant à emprunter des voies nouvelles tout en honorant la sagesse de nos anciens, qu’elle peut porter son engagement sociétal pacifiste, dans l’Intime comme dans l’Universel. Dans l’Intime, elle écoute sa voix et préserve un mode de vie simple et authentique. Elle infuse ses pensées. Dans l’Universel, elle porte sa voix via de précieuses transmissions, au travers Nés de la Terre et ses ouvrages “Herbe en Vie” et “Alchimie Végétale”. Elle transmet son héritage. Guidée par l’Amour de soi et du vivant, en lien avec ses racines comme avec son époque, Séverine incarne la liberté d’Être et nous offre sa main tendue pour en faire de même. Crédits photos : Laura Wencker

MARION B.

Âme sauvage et sensible, la tête dans les étoiles et les pieds sur Terre, j'oscille chaque jour entre mon jardin intérieur, fait d'histoires à rêver, et des considérations ô combien terrestres.

En un battement de plumes...